Cet article a été publié dans le Progrès-Courrier du 26 août 1995. > Sommaire

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par l'auteur, M. Louis CHAURIS et par le Directeur du Progrès-Courrier, M. Paul FÉREC .
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Mise en ligne : Cercle d'histoire locale de Lanildut

LA SAGA DES GRANITES DE L'ABER-ILDUT

par Louis CHAURIS

V. LE SOCLE DE L’OBÉLISQUE DE LOUQSOR À PARIS


       Des menhirs façonnés voici sans doute plus de 4000 ans, des stèles taillées il y a plus de 2000 ans, d’importantes constructions au cours des siècles dans la région brestoise... témoignent clairement de l’intérêt architectural, voire monumental, du granite rose de l’Aber-Ildut. Toutefois, en dépit de ses qualités exceptionnelles, la superbe roche du Bas-léon ne paraît guère avoir été utilisée pendant longtemps qu’à proximité de ses sites d’extraction. Il lui manquait encore la consécration nationale que seul était susceptible de lui procurer Paris. Et voici que sous Louis-Philippe, cette opportunité allait lui être offerte et, en même temps, la célébrité à l’échelle de la France entière, avec le choix de ce granite pour former les éléments du socle de l’obélisque de Louqsor.


UN NAVIRE NOMMÉ «LE LUXOR»

      
Le don par Méhémet-Ali au roi de France Louis-Philippe, d’un des obélisques de Louqsor, dressés à l’entrée du temple d’Amon sous Ramsès II, était certes un cadeau de poids : de l’ordre de 230 tonnes ! Comment transporter un tel monolithe jusqu’à Paris sinon en construisant un navire spécialement conçu dans ce but ? C’est à Toulon que fut mis en chantier un bâtiment de 130 pieds de long, offrant la particularité de posséder cinq quilles. Remorqué par un bateau à vapeur jusqu’à Alexandrie, «Le Luxor» - tel était son nom - devait atteindre Louqsor le 14 août 1830 ; il ne devait gagner Paris avec son précieux chargement que le 23 décembre 1833. Lebas a publié un ouvrage de 214 pages sur «L’obélisque de Luxor. Histoire de sa translation à Paris. Description des travaux auquel il a donné lieu» ; nous y renvoyons le lecteur, puisqu’aussi bien ici, il est uniquement question du socle de cet obélisque.


Le granite rose de l’Aber-Ildut forme le puissant piédestal (208 tonnes)
de l’obélisque de Louqsor (230 tonnes), place de la Concorde à Paris

OÙ SERA EXTRAIT LE SOCLE DE L’OBÉLISQUE ?

       A l’évidence, pour supporter les 230 tonnes de la colonne égyptienne, haute de 22 mètres, un socle d’une résistance à toute épreuve était absolument nécessaire ! Grâce à l’obligeance de M. Ph. Henwood, conservateur des Archives du Service historique de la Marine à Brest, nous avons pu prendre connaissance d’une lettre de M. Trotté de La Roche, directeur des Travaux maritimes dans le grand port du Ponant. Cette lettre, adressée au Préfet maritime le 3 février 1834 (I K 5 BN, manuscrit 173) était la réponse à la demande formulée en octobre 1833, sur les possibilités offertes par les granites de la région brestoise pour le socle de l’obélisque. Avant de répondre, le directeur avait tenu à visiter les carrières de granite exploitées par les fournisseurs de la Marine. Mais les «comptes de fin d’année et les comptes généraux que [lui] demandait le ministre [l’avaient] obligé à différer ce voyage». Finalement, en compagnie de M. Hittorf, architecte du Gouvernement, venu à Brest pour le même objet, le directeur des Travaux maritimes avait examiné les carrières et transmettait par la lettre que nous évoquons, le résultat de son «exploration».

       Que dit-il ? A son avis, «le seul granit qui puisse convenir pour terminer le monument de l’obélisque de Louqsor est le granit de Laber. Il est identique dans sa composition au granit d’Egypte et n’en diffère que par une couleur un peu plus foncée et une dureté un peu moindre». Trotté de La Roche ajoute que «la possibilité de se procurer de gros blocs, tel celui de 45 mètres cubes que l’on désire pour en faire la base de l’obélisque paraît constatée». [Selon Lebas, dans le projet primitif, le socle comprenait 27 morceaux !]. Il remarque toutefois que pour y parvenir, il faudra «modifier notablement les moyens d’exploitation usités actuellement dans le pays» et, en outre «faire aux carrières des travaux préparatoires assez dispendieux». Dès à présent, le transport des blocs jusqu’à Paris est soulevé : «Il sera plus ou moins facile selon le point où pourront être extraits les blocs que l’on veut avoir». Afin de rassurer l’envoyé du Gouvernement sur les qualités de la pierre de Laber, Trotté de La Roche n’avait pas manquer de montrer à M. Hittorf «les plus beaux blocs de ce granit dont [il avait été] fait usage jusqu’à présent et entr’autres les colonnes de la chapelle du nouvel hôpital (4 mètres de haut et 0,50 mètres de diamètre), en précisant que «la taille et le poli de ces colonnes et leurs pilastres [avaient] exigé 4274 journées de forçats»...


Partie supérieure du piédestal (socle, base et dé) de l’obélisque, en granite rose de Laber

       Au cours de son voyage, M. Hittorf avait reçu «la proposition de divers entrepreneurs pour se charger de ce travail». [Le 15 mai 1834, M. Guiastrennec, de Brest, devenait l’adjudicataire de la fourniture du piédestal].


D’ÉNORMES MASSES DE GRANIT

       La fourniture demandée comprenait 90 éléments pour la plate-forme et le trottoir et surtout 5 énormes blocs pour le piédestal proprement dit. L’ «Annuaire de Brest et du Finistère» pour 1836 rapporte un ensemble de précisions intéressantes, auquel nous faisons largement appel. La densité du granite étant 2,7, les 5 éléments du piédestal se répartissent de la manière suivante : le socle (16 m3), pesant 43,200 tonnes ; la base (11,424 m3) d’un poids de 30,871 tonnes ; le dé (37,632 m3), soit 101,606 tonnes ; la corniche (6,945 m3), soit 18,781 tonnes ; enfin, l’acrotère (5,100 m3), soit 13,770 tonnes : au total 208,228 tonnes. Une seule roche, située dans le port de l’Aber-Ildut, devait fournir trois blocs du piédestal, à savoir le dé, la corniche et l’acrotère. Par contre, la base et le socle allaient être extraits chacun d’une carrière différente, à environ «une demi-lieue de l’Aber», en bordure de mer.


EXTRACTION ET FAÇONNAGE

L’obtention des énormes blocs du piédestal s’était effectuée à l’aide de la barre à mine et des coins.


Partie inférieure du piédestal (socle, base et dé) de l’obélisque,
en granite rose de Laber, très soigneusement façonné

       Toujours selon l’ «Annuaire de Brest et du Finistère», après avoir formé une rainure au marteau, on faisait une série de trous très rapprochés, de plusieurs mètres de profondeur avec des barres à mine de 6 à 7 cm de diamètre. Des coins de fer enfoncés à coups de masse dans ces trous permettaient alors de fendre le granite suivant les lignes tracées. Après un dressage soigné, les aspérités de la surface étaient détruites par frottement «avec du sable de grès au moyen de gueuses en fonte». La dernière opération qui allait donner tout son brillant au granite, consistait à employer un émeri très fin avec des bouchons de toile. L’ensemble des opérations était un travail de longue haleine, puisque pour polir une pierre de 3,50 m sur sur 1,80 m (soit 6,3 m3), 25 journées avaient été nécessaires ! (au prix de revient de 32,15 f le m3). [Un autre procédé consistait à ne pas utiliser le sable de grès, mais à se servir immédiatement de l’émeri et de frotteurs en plomb ; dans ce second procédé, le polissage d’une pierre de même dimension avait demandé 20 jours de travail, mais le prix de revient du m3 s’était élevé à 59,95 f].


TRAVAILLER LE DIMANCHE

       Le chanoine J.L. Le Floch, archiviste à l’évêché de Quimper, a publié dans «Les Cahiers de l’Iroise» (37, I, 1990, p. 46-47), l’échange de correspondance entre le recteur de Porspoder et l’évêque du diocèse, au sujet des travaux en cours dans les carrières pour le socle de l’obélisque. [On rappellera à ce sujet que c’est seulement en 1869 que la commune de Porspoder allait être amputée de la section de l’Aber-Ildut au profit de Lanildut]. Résumons ce qu’écrit le recteur de Porspoder dans sa lettre du 26 novembre 1834. Après avoir rappelé que l’on travaille dans sa paroisse «une grosse pierre pour faire le piédestal de ce fameux obélisque...», il fait part de la démarche d’un des entrepreneurs venu lui demander «de permettre que l’on travaille le dimanche», vu l’urgence du travail... Et le recteur de supplier son évêque de l’instruire au sujet de la réponse à donner, «une trentaine de [ses] paroissiens travaillant dans ces carrières».

       Dans sa réponse, l’évêque de Quimper, ayant pris acte qu’il s’agit d’un travail «ordonné par le Gouvernement» et qu’ «il pourrait résulter un très grand dommage pour les entrepreneurs» si le terme fixé n’était pas respecté, autorise les ouvriers à travailler le dimanche, mais en spécifiant toutefois «pour ce qui concerne l’obélisque seulement» et en étant «bien entendu que ces ouvriers ne sont pas dispensés d’assister au moins à la messe matinale le dimanche».


EMBARQUEMENT... POUR PARIS...

       Nous avons vu plus haut que la base et le socle du piédestal avaient été extraits à proximité de la mer, au nord de l’embouchure de l’Aber-Ildut. Transporter ces deux blocs jusqu’au port de l’Aber d’où provenait les trois autres éléments du piédestal était déjà une opération assez délicate. Voici comment on allait procéder. [Toujours selon l’ «Annuaire de Brest»]. Il fallait tout d’abord sortir les blocs des deux carrières et les amener sur la grève. Cette première opération a consisté à soulever les blocs à l’aide de palans et à les poser sur des rouleaux en bois. A la faveur de la grande marée d’équinoxe, deux gabares de 20 tonneaux ont été échouées, l’une à droite, l’autre à gauche de la pierre. Les deux navires ont été réunis par des vergues et des mâts de frégate ; des chaînes passées sous la pierre ont été amarrées autour des vergues et mâts. A la pleine mer, les deux gabares, en flottant, ont soulevé le bloc de granite ; l’ensemble pouvait alors être halé jusqu’au port de l’Aber.

       Toutefois, le plus difficile restait encore à accomplir : embarquer les cinq blocs du piédestal à bord du «Luxor». Après avoir échoué le bâtiment sur une cale construite dans ce but, on a scié l’avant du navire et on l’a remisé à proximité. Sur une cale en charpente, on avait construit un ber sur lequel ont été posés les cinq blocs. Le 5 septembre 1835, au signal donné, 120 hommes, virant au cabestan, allaient amener le ber avec ses cinq blocs, réunis par ordre de pose, à l’intérieur de «Luxor», à la même place qu’avait occupé l’obélisque. Le lendemain, selon Lebas qui avait dirigé l’embarquement, «six grands plateaux de plate-forme d’un poids total de 70 tonnes, complément du chargement [étaient] embarqués à bord du même navire». L’avant du bateau était remis en place. Quelques jours après, «Le Luxor» flottait avec son lourd chargement dans la rade de l’Aber-Ildut. Pris en remorque par le navire à vapeur «Le Sphinx», le 7 octobre, il devait être conduit au Havre, puis de là, acheminé à Rouen, et enfin jusqu’à Paris où il mouillait le 15 décembre en aval du pont de la Concorde. L’obélisque devait être élevée sur son piédestal le 25 octobre 1836 en présence du roi Louis-Philippe et d’une foule immense.



L’obélisque vient d’être érigée sur son piédestal
(extrait de l’ouvrage de Lebas, 1839)

Louis CHAURIS

Cet article a été publié dans le Progrès-Courrier du 26 août 1995

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