Cet article a été publié dans le Progrès-Courrier du 21 octobre 1995. > Sommaire

Autorisation de publication sur internet accordée à la Mairie de Lanildut en juillet 2002
par l'auteur, M. Louis CHAURIS et par le Directeur du Progrès-Courrier, M. Paul FÉREC .
Texte intégral. Tous droits réservés.
Mise en ligne : Cercle d'histoire locale de Lanildut

LA SAGA DES GRANITES DE L'ABER-ILDUT

par Louis CHAURIS

VII. MONUMENTS RELIGIEUX.
(1) ÉGLISES ET CHAPELLES


       Nous poursuivons notre série d'articles consacrés à l'utilisation des granites du massif de l'Aber-lldut dans les constructions les plus diverses, en portant à présent notre attention sur les monuments religieux - non seulement les églises et chapelles, mais aussi les croix et les calvaires - ayant recherché ces belles roches dans le passé. La surabondance des exemples étudiés nous obligera non seulement à faire un choix, mais même à survoler le sujet traité... Notre présentation sera toutefois suffisante pour établir, ici aussi, la forte emprise de ces matériaux qui, débordant les zones d'extraction, ont marqué durablement l'art sacré de notre région...

       Avant d'aller plus en avant, il importe d'attirer l'attention sur la complexité des problèmes soulevés, en particulier pour les édifices anciens avant subi différentes étapes de transformation et de restauration. L'étude de l'église paroissiale de Plouvorn (Courrier/Progrès des 18.03, 25.03 et 8.04.95) n'a-t-elle pas nécessité à elle seule trois articles ? Ce rappel suffit pour indiquer que, dans le cadre très large de notre saga, seuls les traits essentiels pourront être rapidement esquissés. Nous nous réservons de revenir un jour plus en détail sur les cas les plus complexes, où les granites de l'Aber-Ildut sont éventuellement associés à d'autres roches.


ENRACINEMENT...

       Inutile d'aller quérir ailleurs quand le sous-sol local est susceptible de fournir d'excellents matériaux ! Aussi nous ne sommes pas surpris de constater que les églises érigées sur le pluton de l'Aber-lldut en sont comme une émanation directe. A Lanildut, en pleine zone d'exploitation du granite rose, l'église (1786) a évidemment privilégié le matériau local. L'usure de certaines pierres suggère leur remploi dans la construction de l'édifice tel que nous le voyons actuellement. La même roche se retrouve également dans l'église paroissiale de Porspoder qui semble avoir été reconstruite au XV° siècle ; les piliers et le dallage intérieur sont aussi façonnés dans le granite rose.


Large utilisation du granite rose de l'Aber-lldut dans l'église paroissiale de Porspoder (XVI° siècle ?)

       Le cas de la chapelle Saint-Ourzal en Porspoder est particulièrement intéressant pour notre propos. Cet édifice construit dans un environnement riche en boules de granite rose, tombait en ruines ; il a été heureusement restauré avec soin. Et fait digne d'être souligné - car il est, hélas, aujourd'hui assez rare - appel a été fait dans ce but à la même pierre (à savoir le granite rose) et à un artisan local, Claude Conq, tailleur de pierres à Brélès. On remarquera ici tout particulièrement les ouvertures en «oeil de boeuf». [Les moellons sont en leucogranite, aplite et pegmatite à tourmaline, également de provenance locale]. L'église de l'ancienne paroisse de Larret (aujourd'hui réunie à Porspoder) qui remontait au XVI° siècle, a été profondément remaniée en 1729. Au granite rose d'origine proximale est localement associé (porche méridional, porte occidentale) un granite gris à grain fin (de façonnement plus aisé que le granite porphyroïde local) qui constitue un des faciès du complexe migmatitique de Landunvez affleurant plus au nord.

       Fréquemment, en particulier aux approches de la bordure du massif de l'Aber-lldut, les faciès marginaux du pluton s'adjoignent également au granite rose. A Lanrivoaré, l'église paroissiale, qui date des XVI° (1583) et XVIII° (1717, 1744) siècles, a surtout fait appel au faciès rose [avec ses enclaves et ses énormes feldspaths localement en fort relief dans la façade sous le clocher] ; on remarquera tout particulièrement les piliers octogonaux ou circulaires et le dallage...

       Le faciès porphyroïde blanc reste beaucoup plus sporadique (dans la façade ouest, dans les baies de l'élévation méridionale...). Le leucogranite à tourmaline a servi à façonner un petit bénitier... L’église Saint-Pierre de Plouguin, construite en 1867-1868 d'après les plans de Joseph Bigot, montre l'association des deux faciès porphyroïdes - rose et blanc - reflétant ici la proximité de la bordure du pluton.


L'église Saint-Arzel à Plouarzel, consacrée en 1902, offre l'association
des différents faciès du pluton de l'Aber-lldut

       A Plouarzel, l'église Saint-Arzel, construite sur les plans de l'architecte Le Guerrannic, a été consacrée le 4 septembre 1902 [l'ancien édifice avait été détruit par un incendie] ; elle offre l'association des différents faciès du pluton : granite porphyroïde blanc, granite grossier à deux micas, leucogranite à tourmaline et surtout granite porphyroïde rose utilisé en particulier pour les beaux piliers.


Piliers en granite rose de Laber dans l'église paroissiale de Plouarzel

       L'ancien ossuaire (ou chapelle Saint-Yves) qui porte la date de 1696, a également fait appel au granite rose.


L'ancien ossuaire - chapelle Saint-Yves - (1696) à Plouarzel en granite rose de Laber

       A Lampaul-Plouarzel (XVII° siècle ?) par contre, on note - comme on pouvait s'y attendre - l'emploi du granite porphyroïde blanc local, en belles pierres de taille pouvant atteindre 1,50 m. de long...


RAYONNEMENT...

       Au sud, le pluton de l'Aber-lldut est en contact avec un autre massif granitique, plus ancien, le granite de Saint-Renan, dont les qualités architecturales sont, dans l'ensemble, médiocres ; plus au sud encore, s'étendent largement des gneiss et des micaschistes aux aptitudes réduites. A l'est, il est intrusif dans les complexes gneissiques, incapables, en règle générale, de fournir des pierres de grand appareil. Au nord enfin, affleurent les formations migmatitiques de Landunvez, peu favorables à la taille, sauf les faciès à grain fin. En fait, il faut atteindre les approches de la côte méridionale du Léon, avec l'apparition du granite de Trégana, pour retrouver un matériau de qualité architecturale. Dans ces conditions, il n'est pas étonnant de constater que les diverses variétés du pluton de l'Aber-lldut aient rayonné aux alentours.

       Parmi les nombreux exemples étudiés, évoquons tout d'abord celui de l'église paroissiale de Saint-Renan. L’édifice date de la seconde partie du XVIII° siècle ; la tour avec galerie et chambre des cloches, est flanquée d'une tourelle d'escalier octogonale et couronnée par un dôme à lanternon. Le choeur et les chapelles rayonnantes sont de la seconde partie du XIX° siècle ; une restauration a eu lieu au début du XX° siècle. Le monument a privilégié le granite rose l’Aber-Ildut ; toutefois, le leucogranite à tourmaline de Plouarzel a été également employé (en particulier pour les portes nord et sud)... L’église de Milizac date principalement du XVII° siècle mais a été remaniée à diverses époques jusqu’au XX° siècle, ce qui explique son caractère polythique accusé : granite à grain fin de Saint-Renan, de provenance proximale, dans la façade occidentale, en particulier dans le porche du XVII° siècle ; localement, leucogranite à tourmaline de Plouarzel ; et surtout granite porphyroïde rose, d'origine relativement distale. (Son emploi assez récent est attesté pour le chevet [1924]),

       A Lampaul-Ploudalmézeau, la tour, massive, inspirée de celles de Pleyben et de Saint-Thégonnec, date du début du XVII° siècle (1622) ; le reste de l'église a été en grande partie reconstruit en 1856 ; toutefois, la porte nord a été remployée. Dans l'ensemble, ces deux périodes se distinguent aujourd'hui très bien dans la nature des pierres utilisées. Les parties anciennes (en particulier le beau porche sous le clocher) ont fait appel, au moins pour partie, à un granite à grain fin, à deux micas, grisâtre (qui constitue, comme nous l'avons vu, l'un des éléments du vaste complexe migmatitique de Landunvez), d'origine proximale ; il en est de même pour la porte nord remployée. Par contre, les parties plus récentes, datant de la reconstruction, ont privilégié le granite rose de l'Aber-lldut, plus rarement le granite porphyroïde blanc, tous deux de provenance plus lointaine. Toutefois, ça et là, on note quelques éléments de granite gris qui sont certainement en remploi. On a ici un très bon exemple de la surimposition tardive des granites de l'Aber-lldut sur une roche d'origine locale : ce fait, avec d'autres, établit l'emprise régionale, en particulier au XIX° siècle, des roches de ce pluton... L'église Notre-Dame de Trézien, construite en 1876 (date au pignon ouest) montre l'utilisation du granite rose (entrée occidentale, colonnes avec chapiteaux...) associé au leucogranite à tourmaline.


Colonne et chapiteau en granite rose dans l’église de Trézien (1876)

       Dans le sud-ouest du Pays du Léon, les granites, distaux, du pluton de l'Aber-Ildut se heurtent à la concurrence du granite, proximal, de Trégana. Une excellente illustration de ce dualisme de provenance est fournie par l'église de Plouzané.


Imposante façade de l’église de Plouzané (1775-1781) présentant l’association
du granite de Trégana au granite rose de l’Aber-Ildut

       Cet édifice qui se singularise par un portail très imposant, de style classique, a été construit de 1775 à 1781 sur les plans de P.J. Besnard, ingénieur des Ponts et Chaussées. Ici, le granite de Trégana (en fait, une «trondhjémite», caractérisée par ses très nombreux feldspaths blanchâtres, à section presque carrée, et parfois par des traînées floues noirâtres de biotite) est constamment associé au granite porphyroïde de l’Aber-Ildut. Il n’est pas jusqu’aux bénitiers qui ne révèlent la juxtaposition des roches concurrentes (partie inférieure en granite de Trégana ; partie supérieure en granite rose) ! [Le dallage montre l’utilisation des micaschistes du Conquet et du granite porphyroïde rose]. Dans l’église de Locmaria-Plouzané, édifiée en 1768-1769 sur les plans de Saffrey, entrepreneur du roi au port de Brest, on observe également l'association du granite porphyroïde de l'Aber-lldut au granite de Trégana [on note, en outre, un peu de microgranite de Logonna]. A Plougonvelin, l'église paroissiale offre une nette prédominance du granite de Trégana (façade occidentale, clocher...) sur le granite porphyroïde de l'Aber-lldut.


...JUSQU'À BREST...

       Le cas des églises de Brest et de ses environs est particulièrement intéressant pour notre sujet. La ville est bâtie sur un gneiss - dit «gneiss de Brest» - que les coupes de l'arsenal, le long de la Penfeld, laissent voir à loisir... mais c'est un fort médiocre matériau de construction... D'où ici appel fréquent aux granites du massif de l'Aber-Ildut et à d'autres roches de qualité de provenance plus ou moins lointaine.

       L'église Saint Sauveur a été construite en 1749 sur les plans de Frézier, ingénieur au port de Brest ; elle a fait appel aux granites porphyroides - rose et blanc - de l'Aber-lldut, ainsi que, localement, au granite grossier type île Ségal.


Vue partielle de la façade principale (sous le clocher) de l’église Saint-Martin (1874-1881) à Brest, montrant un large emploi du granite rose de l’Aber-Ildut. Colonnettes du porche en kersanton. On remarque à gauche les nombreux éclats dans la pierre, liés au siège de Brest

       Miraculeusement épargnée dans son ensemble, lors du siège de Brest en 1944, la vaste église Saint-Martin a été conçue par l'architecte Boucher de Perthes (auquel on doit également la basilique de Sainte Anne d'Auray) et construite entre 1874 et 1881. Elle a fait un large appel au granite rose de l'Aber-lldut. On remarquera tout particulièrement les superbes colonnes circulaires monolithes de la nef (deux de chaque côté), du chœur (une de chaque côté) et des bas-côtés du chœur (une de chaque côté) - soit huit au total - en granite rose. La rareté des enclaves («crapauds») indique qu'il est possible d'extraire des blocs presque dépourvus de ces «imperfections». A notre avis, les colonnes de Saint-Martin sont aujourd'hui le plus éloquent témoignage des étonnantes possibilités architecturales de ce granite... délaissé.


Magnifiques colonnes monolithes en granite rose de l’Aber-Ildut dans l’église Saint-Martin

       Les autres piliers de l'église sont également façonnés dans le même granite rose, en belles pierres de taille. Au granite de l'Aber-Ildut, dominant, viennent s'ajouter, d'une part le kersanton (colonnettes), d'autre part la diorite de Ploudaniel (marches de l'entrée principale...).

       Edifiée entre 1861 et 1868, dans le style ogival du XV° siècle, sur les plans de l'architecte Joseph Bigot et endommagée pendant la dernière guerre, l'église de Lambézellec a employé le granite rose de l'Aber-lldut en particulier pour la façade sous le clocher en superbes pierres de taille, les porches latéraux (en association avec un peu de kersanton), le chevet... Aujourd'hui, seul le soubassement des piliers est en granite rose, les piliers proprement dits sont en béton... L'église de Kerbonne, construite en 1910, montre l'association du granite porphyroïde (d'un rose assez peu soutenu, à l'inverse du cas général, ce qui indique une carrière un peu particulière, de localisation encore imprécisée) pour la pierre de taille, au gneiss de Brest pour le moellon.

       La petite chapelle Notre-Dame du Bon Port était l'ancienne église du Vieux Saint-Marc. Elle a été reconstruite dans la première partie du XIX° avec emploi, au moins partiel des anciens matériaux. Les granites rose utilisés [façade occidentale, chevet, soubassement...] et au kersanton (portes nord et sud), qui, l'un et l'autre, soulignent nettement l'influence des roches extraites des diverticules de la rade de Brest. Selon toute probabilité, l'emploi du granite de l'Aber-lldut est à rapporter à la reconstruction du XIX° siècle, l'édifice primitif ayant privilégié la pierre de Logonna.


...ET AU-DELÀ DE LA MER...

       Du fait des possibilités de leur transport par voie d'eau, rien d'étonnant à ce que les granites de l'Aber-Ildut aient été recherchés pour quelques édifices religieux dans les îles du Ponant, en presqu'île de Plougastel et même en presqu'île de Crozon. A Ouessant, la petite chapelle Saint-Gildas, au hameau de Lokeltas, a été presqu'entièrement reconstruite en 1884 ; les pierres de taille (encadrement de la porte principale, petites fenêtres de l'élévation sud, double fenêtre du côté est...) sont en granite rose, sans qu'il soit possible de dire s'il s'agit de «pierres neuves» ou de remploi. A Molène, l'église paroissiale, édifiée entre 1878 et 1881, a fait appel pour la pierre de taille au granite porphyroide blanc de l'Aber-lldut et plus accessoirement au faciès rose ; on remarquera la pierre d'autel monolithe, façonnée dans le granite rose.

       A la suite de la démolition de l'ancienne église de Plougastel-Daoulas, un nouvel édifice a été construit vers 1870 (sur les plans de Joseph Bigot) ; ce bâtiment a été partiellement endommagé lors du siège de Brest. Le granite rose de l'Aber-lldut a été largement utilisé dans la construction du XIX° siècle (soubassement nord et sud en pierres de taille ; porche de la façade occidentale [partie extérieure] : ici, la roche revêt un aspect tout à fait spécial, jaunâtre, comme si elle avait été brûlée [conséquence du siège de Brest ? ]). Les piliers, assez graciles, présentent une curieuse alternance de granite rose et kersanton gris. La façade orientale est en pierres de taille façonnées dans le kersanton gris ; les élévations nord et sud en moellons de microgranite de Logonna...

       L'église de Lanvéoc (1872) a fait également emploi du granite porphyroïde rose de l'Aber-lldut (localement riche en enclaves) petit porche ogival, pierres d'angle de la façade du clocher, encadrement des baies... On note son association au microgranite de Logonna et, très localement, au kersanton sombre (porte cintrée du côté gauche) ; les moellons des murs sont pour partie en grès extrait de la presqu'île de Crozon. L'église Saint-Rémi de Camaret remonte seulement à 1930. Le granite porphyroïde rose (parfois blanc) a été employé pour le soubassement de l'édifice qui, par ailleurs, a privilégié un leucogranite (du Sud Finistère ?) (porche, contreforts, pierres d'angle, baies,...), tandis que les moellons des murs sont en grès de provenance locale. L'église de Camaret est un excellent exemple de la concurrence entre le granite de l'Aber-lldut et les leucogranites de Cornouaille qui tendent à comprimer l'aire d'utilisation de la belle roche du Léon...

       Au total, dans les édifices religieux - églises et chapelles - les granites de l'Aber-lldut offrent un halo de diffusion relativement limité eu égard à leur qualité. Ces limites spaciales sont dues au fait que les paroisses, ne disposant souvent que de ressources limitées, n'étaient pas disposées à aller chercher au loin des pierres, fussent-elles renommées, quand elles avaient par ailleurs la possibilité de se procurer de bons matériaux de provenance plus proche. Cependant, il est certain qu'au XIX° siècle, lors des périodes de reconstruction des églises, le granite porphyroïde rose de l'Aber-Ildut jouissait d'une grande vogue et tendait à supplanter les pierres locales...

Louis CHAURIS

Cet article a été publié dans le Progrès-Courrier du 21 octobre 1995

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