Cet article a été publié dans le Progrès-Courrier du 19 août 1995. > Sommaire

Autorisation de publication sur internet accordée à la Mairie de Lanildut en juillet 2002
par l'auteur, M. Louis CHAURIS et par le Directeur du Progrès-Courrier, M. Paul FÉREC .
Texte intégral. Tous droits réservés.
Mise en ligne : Cercle d'histoire locale de Lanildut

LA SAGA DES GRANITES DE L'ABER-ILDUT

par Louis CHAURIS

IV. LES STÈLES DE L’ÂGE DU FER


       Dans notre article précédent, il a été montré comment le granite à gros feldspaths roses de l’Aber-Ildut avait été intensément recherché pour l’érection des menhirs et, dans une moindre mesure, des dolmens. Curieusement, aucun des autres faciès de ce vaste pluton (granite à gros feldspaths blancs ; granite à deux micas type île Ségal ; leucogranite à tourmaline type Plouarzel ; granite de Ploudalmézeau...) n’a été utilisé dans ces monuments mégalithiques - ou, tout au moins, aucun vestige ne nous en est, semble-t-il, parvenu. Il est vrai que ces différents faciès ne permettaient pas d’obtenir, en règle générale, d’aussi grands monolithes que le granite rose : il y avait donc déjà alors, selon toute apparence, un choix judicieux... Il en est tout autrement pour les stèles de l’Âge de Fer, façonnées entre le 5ème siècle avant J.-C. et la conquête romaine. En même temps que la diversification pétrographique, les transports, déjà sensibles pour quelques menhirs, vont alors de développer largement : dans l’ensemble, les stèles sont beaucoup moins volumineuses que les menhirs et, par suite, d’acheminement plus aisé... Aujourd’hui, de nombreuses stèles ne sont plus à leur emplacement primitif : elles ont été volontairement déplacées lors d’aménagements récents. Ces déplacements, parfois effectués dans de bonnes intentions, sont toutefois regrettables aux yeux de l’historien qui ne peut que déplorer ces «déracinements»...


LE GRANITE ROSE... TOUJOURS À LA MODE

       Environ 1500 ans après l’érection des derniers menhirs, le granite rose de l’Aber-Ildut intéresse les populations qui ont succédé aux hommes des mégalithes. Si l’on peut s’exprimer ainsi, la tradition venait «de haut» ! Par rapport aux menhirs en granite de Laber, trois constatations s’imposent immédiatement. En premier lieu, en moyenne, des dimensions singulièrement plus restreintes : la plus haute stèle en en granite rose approche de 4 mètres - et encore le cas est-il tout à fait exceptionnel. On est loin des 10 mètres du menhir de Kerloas ! Mais en même temps, le façonnement est beaucoup plus élaboré. Enfin et surtout, les transports à distance sont nettement plus considérables.

       Dans l’état actuel de nos recherches, quatre stèles en granite rose ont été identifiées. La plus étonnante est celle de Kerillo (dite aussi de Croaz Teo) en Locmaria-Plouzané.


Haute stèle de Kerillo en Locmaria-Plouzané,
façonnée dans le granite rose de l’Aber-Ildut

       Cette stèle est remarquable à tous les points de vue : par sa hauteur (près de 4 mètres) ; par son façonnement régulier (section en parallélépipède subrectangulaire, décroissance progressive de la section vers le haut) ; par la mise en relief par érosion - comme sur les menhirs - des gros feldspaths roses, bien visibles malgré un recouvrement de lichen particulièrement dense ; enfin par son érection à près de 9 km des plus proches affleurements du granite rose (avec, dans ce cas, franchissement des hautes croupes de Lamber - ossature du Bas-Léon formée par le granite de Saint-Renan - et des vallées du pays de gneiss et de micaschistes qui s’étendent largement plus au sud... à moins que - hypothèse qui ne peut être aujourd’hui démontrée, ni non plus rejetée - l’extraction ait eu lieu au bord de la mer et le transport par voie d’eau jusqu’à Porz Milin ?).

       Très belle également, bien que moins élevée (environ 2,50 m) est la stèle octogonale à larges pans de Coadenez en Plouzané.


Stèle élancée de Coadenez en Plouzané,
en granite rose de l’Aber-Ildut.

       Ici aussi les grosses orthoses roses apparaissent en relief ; quelques enclaves sombres (ou «crapauds») n’ont apparemment pas posé de problèmes... Comme la précédente, cette stèle a été dressée à près de 9 km des premiers affleurements. Beaucoup plus petite (de l’ordre du mètre) est la stèle de Kerhaoden en Plouarzel ; elle a été surmontée d’une croix, également en granite rose.


A Kerhaoden en Plouarzel. A gauche, stèle en granite
porphyroïde rose, à droite, stèle en granite de Kerhallan.

       Aucun problème de provenance ne se pose ici puisque la stèle est située sur le granite rose de l’Aber-Ildut lui-même. Signalons enfin la découverte relativement récente (1988) au sein d’une carrière de sable ouverte dans les dunes de Saint-Pabu, d’un tronçon de stèle octogonale, à faces concaves, de moins d’un mètre de hauteur. La stèle, aujourd’hui implantée devant la mairie de Saint-Pabu, a été également façonnée dans le granite porphyroïde de l’Aber-Ildut, mais ici les gros cristaux sont de teinte rose pâle et grossièrement alignés. Le site dunaire de la découverte, au-delà des derniers affleurements septentrionaux du pluton de l’Aber, indique ainsi un certain transport.


LE GRANITE BLANC N’EST PAS DÉLAISSÉ...

       Comme nous l’avons indiqué dans notre premier article, le granite porphyroïde rose de l’Aber-Ildut fait place, en approchant de ses bordures, vers l’ouest, le sud et vers l’est, à un autre granite porphyroïde, mais où les feldspaths, moins volumineux, deviennent blanchâtres. Ce faciès, nettement moins ornemental que le précédent, a été recherché à l’Âge du fer pour la confection de plusieurs stèles. A Couloudouarn en Plouguin, les éléments de stèles dressées à proximité même de la ferme ont été réunis ici tardivement. Trois d’entre eux, en granite porphyroïde blanc, montrent les traces d’un débitage vertical ; dans l’un des cas, il ne reste plus, semble-t-il, qu’un quart de la stèle primitive ! [On peut même se demander s’il ne s’agissait pas à l’origine d’une même stèle ?] . Une autre stèle qui seule est encore intacte, correspond à un type pétrographique différent, comme nous l’indiquerons plus loin. A lui seul, ce fait prouve que cette dernière stèle ne provient pas du même gisement que les trois éléments débités. D’après nos levers géologiques, toutes ces stèles sont à présent à une certaine distance - impossible toutefois à préciser - de leurs sites d’extraction.

       En dépit de son réel intérêt archéologique, le site de La Madeleine, en Locmaria-Plouzané, est actuellement dans un état lamentable, avec accumulation de pierrailles et de tas de bois et envahissement par la végétation. A une époque indéterminée, quatre stèles ont été placées ici au pied du calvaire. L’une d’elles, à section quadratique, avec larges chanfreins concaves, a été façonnée dans le granite porphyroïde blanc de l’Aber-Ildut, dont elle est aujourd’hui distante d’au moins 7 km, par delà les hauteurs de Lamber.


UN GRANITE GROSSIER À DEUX MICAS RECHERCHÉ...

       Le granite à gros feldspaths blancs passe au sud et au sud-est du pluton à un autre faciès granitique où le caractère porphyroïde s’estompe, puis disparaît, où le mica blanc (muscovite) s’adjoint au mica noir (biotite) et où la tourmaline devient parfois sporadique. Cette roche a été naguère très exploitée à l’île Ségal ; son façonnement est nettement plus aisé que celui des faciès porphyroïdes. Elle était déjà recherchée à l’Âge du Fer. A Couloudouarn (déjà cité), une stèle, bien conservée, présente un contour quadratique largement chanfreiné. A Lanfeust, à l’extrémité sud de la commune de Ploumoguer : deux stèles (avec un peu de tourmaline), l’une déposée dans la cour de la ferme, l’autre utilisée comme pierre d’angle dans le pignon d’un des bâtiments ; ces deux stèles sont situées à environ 7 km des premiers affleurements de ce type de granite. Par contre, à Penn ar Prat, en Tréouergat, la stèle, octogonale, fort bien façonnée (aujourd’hui surmontée d’une croix en granite porphyroïde blanc) est érigée à un peu plus d’un kilomètre seulement des affleurements.


UN LEUCOGRANITE À TOURMALINE ESTIMÉ...

       Cette belle roche à grain fin, dont la blancheur du fond est comme rehaussée par de nombreuses petites baguettes noirâtres de tourmaline, constitue l’extrême bordure méridionale du pluton de l’Aber-Ildut. Elle offre une bonne aptitude à la taille. Son emploi dans les stèles de l’Âge du Fer ne saurait surprendre. Ici encore, les stèles sont souvent érigées bien au-delà des sites d’extraction, au demeurant limités à une sorte d’étroite «lunule», formant une ligne de hauteurs encore parsemées de blocs qui ne pouvaient qu’attirer l’attention.

Légende de la figure

1 à 7. Pluton granitique de l’Aber-Ildut.
1. Granite porphyroïde rose.
2. Granite porphyroïde blanc.
3. Granite grossier type Ségal.
4. Leucogranite fin à tourmaline type Plouarzel.
5. Granite à deux micas de Ploudalmézeau.
6. Granite de Kerhallan.
7. Zone écrasée.

8 à 14. Localisation de quelques stèles en différents granites du pluton de l’Aber-Ildut.
8. En granite porphyroïde rose.
9. En granite porphyroïde blanc.
10. En granite type Ségal.
11. En granite type Plouarzel
12. En granite type Kerhallan.
13. En granite type Ploudalmézeau.
14. Légère incertitude sur la nature pétrographique de la stèle.
[Les stèles en granite de Trégana, Saint-Renan, Landunvez... n’ont pas été figurées.]

(1) Près de Kersuat (en Plouarzel) : stèle quadratique légèrement chanfreinée, un peu au nord des affleurements.
(2) A Lanrivoaré, près de l’église, octogonale, à plus d’un kilomètre du granite en place.
(3) A Milizac, devant l’église, octogonale (environ 1,60 m de haut), sur le massif granitique de Saint-Renan, à 3,7 km à l’est des affleurements les plus proches.
(4) Au lieu-dit Kermengleuz, à l’ouest du bourg de Guilers (également sur le granite de Saint-Renan), très belle stèle d’environ deux mètres de haut, en pyramide quadratique à très larges chanfreins, à 5,7 km au sud-est des premiers gisements en place.
(5) A La Madeleine enfin, en Locmaria-Plouzané, à proximité immédiate du calvaire déjà cité, deux stèles, manifestement déplacées, l’une à section carrée, l’autre à section octogonale (en fait à très larges chanfreins concaves), à plus de 6 km au sud du leucogranite.


Stèle de Kerzuat, en leucogranite à tourmaline de Plouarzel


Près de l’église de Lanrivoaré, stèle en leucogranite de Plouarzel
dont on distingue les fins cristaux de tourmaline noire.


LE GRANITE DE PLOUDALMÉZEAU AUSSI...

       La dernière venue importante du pluton de l’Aber-Ildut est représentée par le leucogranite de Ploudalmézeau qui affleure uniquement dans la partie septentrionale de l'intrusion. Cette roche claire, à deux micas, a, elle aussi, été recherchée pour la confection des stèles.
(1) A proximité immédiate de la fontaine de la chapelle Saint-Ourzal en Porspoder, stèle à section carrée, largement chanfreinée (surmontée d’une croix en granite rose de l’Aber-Ildut). La stèle a été façonnée dans le faciès orienté du leucogranite qui jalonne sa bordure nord le long de la grande faille de Porspoder : cette particularité pétrographique permet d’indiquer un déplacement d’au moins 2,5 km à partir du site d’extraction.


Près de la chapelle Saint-Ourzal, stèle en granite de Ploudalmézeau

(2) La stèle érigée devant l’église de Larret a peut-être également été façonnée dans le leucogranite orienté de Ploudalmézeau ; dans ce cas, le déplacement minimum serait de l’ordre de 1,7 km.
(3) La très belle stèle à quatre pans, légèrement inférieure à deux mètres de haut, actuellement située sur la grande place de Ploudalmézeau, a été façonnée dans le granite local.
(4) Il est possible, mais non assuré avec certitude que la stèle quadratique, chanfreinée, érigée à Kerdialaès à l’ouest-nord-ouest de Ploudalmézeau ait été taillée dans un faciès un peu particulier du granite de ce nom ; le déplacement serait alors d’au moins 1,6 km. [Par contre, la stèle voisine, de Croaz ar Bellec, est en granite migmatitique de Landunvez qui s’étend largement au nord du massif de l’Aber-Ildut et qui présente une tout autre histoire géologique ; la provenance de cette stèle est locale. La stèle (christianisée) dressée dans le bourg de Plourin-Ploudalmézeau est également façonnée dans le même granite migmatitique.]
(5) La stèle de Poullédan, à la limite occidentale de la commune de Saint-Pabu, est façonnée dans un granite grossier à deux micas, sans doute à rattacher à la venue de Ploudalmézeau ; dans ce cas, le déplacement minimum est inférieur à un kilomètre.


ET D’AUTRES ENCORE...

       Nous avons vu dans le paragraphe consacré aux stèles en granite rose de l’Aber-Ildut la présence d’un monument en cette roche à l’ouest de Kerhoaden en Plouarzel. Une seconde stèle, située juste au sud, est de nature pétrographique différente : elle a été en effet façonnée dans un granite blanc grisâtre, présentant quelques feldspaths porphyroïdes disséminés, et qui selon toute probabilité a été extrait du pointement de Kerhallan (recoupant le granite rose) qui affleure à environ 1 km au nord-ouest. De même, la stèle christianisée de Kergougnan (au nord-ouest de Plouarzel), en granite fin légèrement porphyrique, à rare muscovite, provient probablement du même pointement du Kerhallan qui apparaît à quelques centaines de mètres plus au nord.


DIVERSITÉ DES APPROVISIONNEMENTS...


Milizac, devant l’église, stèle fendue
en leucogranite à tourmaline de Plouarzel

       Dans cet article, nous nous sommes volontairement limité - et sans vouloir être exhaustif - à présenter un certain nombre de stèles façonnées dans les différents faciès du pluton granitique de l’Aber-Ildut ; cette enquête préliminaire a permis d’établir que ces divers granites avaient tous été utilisés à l’Âge du Fer. Mais dans le territoire embrassé ici existent également de nombreuses autres stèles en granites différents [en particulier le clair granite - en réalité une «trondhjémite» de Trégana (qui fera ultérieurement l’objet de plusieurs articles), le granite à grain fin, grisâtre de Saint-Renan et, comme nous l’avons vu rapidement plus haut, le granite migmatitique de Landunvez...], toutes roches qu’il ne pouvait être question d’examiner ici sans sortir du cadre fixé (le massif de l’Aber-Ildut). On retiendra qu’à l’époque gauloise, le déplacement de matériaux pondéreux ne soulevait guère de problèmes, puisque la plupart des stèles dont nous avons déterminé la nature pétrographique sont situées à des distances parfois assez considérables de leur lieu d’extraction. [Les mêmes constatations pourraient être faites pour les stèles en granite de Trégana et en granite de Saint-Renan]. Malgré les destructions - certainement très nombreuses - et les déplacements récents, nos observations suggèrent l’idée qu’à cette période, la pierre faisait déjà l’objet d’un certain «commerce». Mieux, la mise en évidence de plusieurs stèles en leucogranite à tourmaline de Plouarzel n’est pas sans laisser entrevoir l’existence possible d’ateliers habitués à travailler sur ce matériau particulier...

Louis CHAURIS

Cet article a été publié dans le Progrès-Courrier du 19 août 1995

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