Cet article a été publié dans le Progrès-Courrier du 5 août 1995. > Sommaire

Autorisation de publication sur internet accordée à la Mairie de Lanildut en juillet 2002
par l'auteur, M. Louis CHAURIS et par le Directeur du Progrès-Courrier, M. Paul FÉREC .
Texte intégral. Tous droits réservés.
Mise en ligne : Cercle d'histoire locale de Lanildut

LA SAGA DES GRANITES DE L'ABER-ILDUT

par Louis CHAURIS

III - LES MÉGALITHES EN GRANITE ROSE


L’aptitude du granite rose de l’Aber-Ildut à fournir d’énormes monolithes et la surabondance des affleurements à fleur de terre ont certainement incité les hommes de l’époque mégalithique à tirer parti d’un si beau matériau. Nulle part ailleurs dans le Finistère qu’entre Porspoder et Lanildut n’apparaît (les alignements mis à part) une telle densité de menhirs. Mieux, aucune autre région de Bretagne n’offre autant de menhirs aussi soigneusement façonnés. Qui plus est, c’est ici, à Kerloas en Plouarzel, que se dresse le plus haut menhir debout encore aujourd’hui... Et pourtant, à l’évidence, comme partout, les destructions ont été nombreuses, même dans un passé encore assez proche. Dans cet article, nous n’aborderons pas les questions si controversées - et pratiquement insolubles - de la signification de ces pierres dressées. Les lecteurs intéressés consulteront avec profit les travaux de P.R. Giot, spécialiste incontesté en la matière. On se bornera plus simplement à envisager la morphologie de ces monuments énigmatiques, leur altération au cours des temps, leur localisation par rapport aux affleurements, soulevant ainsi le problème de leur transport... Quand aux dolmens en granite rose, ils restent beaucoup moins nombreux et d’un intérêt relativement moindre.

Localisation des mégalithes examinés en granite rose de l’Aber-Ildut.


DES DEGRÉS DIVERS DANS LE FAÇONNEMENT

Le visiteur le moins averti qui découvre pour le première fois les menhirs en granite rose de l’Aber-Ildut ne peut manquer d’être frappé par la perfection formelle de plusieurs d’entre eux. On est loin ici des blocs bruts, informes, en grès blanc, offerts par les alignements de Lagatjar en presqu’île de Crozon, ou des éléments granitiques encore très frustres de Carnac... Ici, les pierres dressées, tout au moins plusieurs d’entre elles, en particulier Kergadiou en Plourin-Ploudalmézeau, Kerhouezel en Porspoder, Saint-Gonvarc’h (Mez Menhir) en Landunvez... ont été façonnés avec grand art. Si, à Kerloas, la différence d’épaisseur entre la large «face» et le «profil» est sans doute due à la morphologie du bloc primitif, sa mise en valeur ne laisse pas de surprendre : en effet, les tailleurs ont travaillé sur l’énorme monolithe de façon à laisser en relief, des deux côtés étroits opposés, un motif en bosse arrondie... La perfection est, selon nous, atteinte à Kergadiou où le souci de symétrie de la pierre est poussé à l’extrême. On notera aussi que les menhirs «parfaits» sont parmi les plus élevés (une dizaine de mètres à Kerloas, près de 9 mètres à Kergadiou...). Toutefois, il faut reconnaître que tous les menhirs en granite rose n’ont pas cette beauté; plusieurs d’entre eux sont quelque peu irréguliers (Gorre-Minihi, Calès...), voire franchement asymétriques (Saint-Dénec, Kerviguen...); en même temps, leurs dimensions sont souvent nettement inférieures.


L’EMPRISE DU TEMPS...

Selon toute probabilité, les menhirs du Bas-Léon subissent les intempéries du climat océanique depuis plus de quatre millénaires ! Sous cet aspect, l’attention du géologue est particulièrement attirée par la mise en relief des gros feldspaths roses par rapport au fond à grain plus fin de la roche. Le cas est absolument général et souligne aussi l’étonnante résistance de ce minéral. [En l’occurence, il s’agit de l’espèce dénommé «orthose» ; l’examen attentif permet d’y reconnaître la présence d’une macle caractéristique, dite de Carlsbad, qui divise les individus en deux parties symétriques par rapport à un plan]. L’aspect rugueux des menhirs provient de cette légère érosion différentielle. Dans quelques cas (Kerivoret...), ce sont les enclaves noirâtres (les «crapauds») qui sont mis en relief par l’érosion...

La desquamation atteint localement les menhirs. Elle se traduit par la chute, au cours du temps, de plaques plus ou moins épaisses, parallèles à la surface extérieure. Le processus est essentiellement dû à l’action de l’eau, pénétrant légèrement à l’intérieur de la pierre lors des périodes de pluie et ressortant lors des épisodes de sécheresse. Cette alternance indéfiniment répétée entraîne à la longue l’apparition d’une surface de décollement entre granite poreux et granite imperméable qui finalement conduit au détachement d’une plaque. Une telle desquamation à été observée sur plusieurs menhirs : Gorre Minihi, Saint-Gonvarc’h, Kerivoret... Quelquefois la partie sommitale du menhir est affectée par une fissuration verticale assez prononcée (Gorre Minihi, Kerhouezel...). Souvent dressés sur des points hauts, les menhirs ont pu être frappés par la foudre : ce phénomène serait responsable du biseau qui tronque aujourd’hui le sommet du menhir de Kerloas.


...ET DES HOMMES

Beaucoup plus grave est l’action de l’Homme sur les monuments mégalithiques, qui a entraîné des destructions irréparables. La disparition d’un grand nombre de pierres dressées rend, selon nous, assez aléatoire, les reconstitutions par certains archéologues, d’hypothétiques alignements... La principale cause de destruction est la tentation très forte d’utiliser ces belles roches, déjà extraites, comme pierre à bâtir... Nous avions naguère déjà attiré l’attention sur ces actes de vandalisme dans nos articles sur le granite de Trégunc (Courrier Progrès du 17.07.93). Il en est hélas, de même ici. C’est ainsi que G. Toscer, dans «Le Finistère Pittoresque» (1908) rapporte, selon l’amiral Réveillère, comment fut sauvé in extremis le grand menhir de l’île Melon (7 mètres de haut, poids estimé à 80 tonnes). «Il était déjà frappé par l’outil du carrier quand un archéologue (le lieutenant de vaisseau Devoir), passant là par hasard, obtint des ouvriers l’interruption de leur travail en attendant la décision de M. Omnès, propriétaire des carrières de l’ilot. M. Omnès voulut bien arrêter cette destruction et nous devons à sa générosité éclairée la conservation de cette belle pièce». Malheureusement, pendant la dernière guerre, le grand menhir de Melon devait être abattu par les troupes d’occupation (sous le prétexte, dit-on qu’il gênait les tirs en direction du large ?).

La destruction des mégalithes en vue de leur remploi dans les constructions devait être fréquente, à tel point que dans le devis et cahier des charges relatifs à la construction du feu de la pointe de Corsen, il était stipulé que «l’entrepreneur ne devra pas employer de matériaux provenant de dolmens, menhirs et autres monuments mégalithiques» ! (ADF 4S 1250). Selon J. Lescop, le menhir de Locmajan (en granite rose) était accompagné de plusieurs autres menhirs (dont nous ignorons toutefois la nature pétrographique) qui furent dépecés par un carrier en 1887... [Le nombre de monuments mégalithiques détruits dans le Finistère est certainement très grand. Il suffit pour s’en assurer de consulter les plans cadastraux du siècle dernier. Souvent même, la raison de la destruction est connue. Selon Guérin (1912), le menhir qui se dressait à Kergasquen en Plouguerneau a été utilisé pour contribuer à l’édification de la digue de la pointe du Correjour... D’après le même auteur, les deux menhirs de Lesquivit en Plougastel-Daoulas ont été abattus parce qu’ils attiraient trop de visiteurs et gênaient ainsi les cultures... Ces exemples ne concernent plus le granite de l’Aber-Ildut, mais dans ce cas aussi, les causes de disparition ont dû être du même ordre...].


UNE ZONE DE FORTE DENSITÉ

Notre figure indique que 13 des 16 menhirs (soit plus des 3/4) en granite rose de l’Aber-Ildut que nous avons examinés personnellement et qui sont encore actuellement conservés, sont situés dans une ellipse de 6 km de grand axe entre Porspoder et Lanildut (sous réserve que les deux petites pierres dressées de l’île Melon soient des menhirs). Plusieurs d’entre eux sont groupés par deux : Carlaès, Mez Doun, Saint-Dence, Kergadiou (l’un d’eux est couché !). Les trois dolmens en cette même roche (Kerivoret, Pouliot et Melon) sont également localisés à l’intérieur de l’ellipse. Quelle peut être la raison d’une telle concentration ? Une première hypothèse vient immédiatement à l’esprit : ce secteur du massif de l’Aber-Ildut correspond, en première approximation, à la zone de plus grande fréquence des champs de boules. L’Homme préhistorique n’aurait fait ici qu’imiter - au mieux prolonger la Nature !

Un tel argument - a priori assez évident - n’est toutefois pas pleinement satisfaisant. La coïncidence est loin d’être absolue entre ce premier ensemble de champs de boules et notre ellipse; de plus, d’autres zones riches en champs de boules connus dans le massif sont - tout au moins aujourd’hui - dépourvues de mégalithes...

Énorme menhir couché de Kergadiou


TRANSPORT DES MENHIRS

En fait, si les champs de boules sont un facteur éminemment favorables à «l’éclosion» des menhirs, force est de reconnaître que les Hommes des mégalithes n’ont pas hésité à entreprendre des transports plus ou moins importants, bien au-delà de ces zones privilégiées...

Le cas le plus remarquable est celui du menhir de Kerloas. Ce menhir dont le poids est de l’ordre de 150 tonnes, a été en effet érigé à au moins deux kilomètres de son site d’extraction, situé en outre 50 à 60 mètres en contrebas ! Il se dresse près du sommet du Bas-Léon, sur le massif granitique de Saint-Renan qui, s’étendant largement au sud-est du pluton de l’Aber-Ildut, est constitué ici par une roche à grain fin, grisâtre, très diaclasée, totalement incapable de fournir de tels monolithes. Le cas présenté par l’érection du menhir de Kerloas est particulièrement instructif, car il témoigne d’un choix délibéré des bâtisseurs des mégalithes dans la qualité du matériau; toutefois, les modalités d’acheminement d’une telle masse ne sont pas sans soulever des questions. On se demande aussi pourquoi le menhir n’a pas été érigé sur le sommet, mais quelques mètres plus bas. Y a-t-il eu un autre menhir sur le sommet même ? Ou bien le point haut était-il alors boisé, masquant ainsi toute pierre qui eut été implantée à cet endroit ? Autant de questions qui resteront toujours sans réponse...

Le menhir de Kerloas en Plouarzel est actuellement
le plus haut menhir armoricain.

Si le transport du menhir de Kerloas est le plus surprenant, il n’est pas unique dans le cadre du granite rose de l’Aber-Ildut. Le beau menhir de Locmajan a été érigé sur un complexe gneissique riche en sillimanite (minéral très tenace ayant servi à la confection des haches préhistoriques), à environ 1200 mètres de la bordure nord-orientale du granite rose (selon nos levers géologiques). Pour atteindre le site d’érection à partir du point d’extraction, l’énorme bloc a dû franchir la vallée aux versants raides d’un affluent de l’Aber-Benoît (l’actuelle «Vallée des Moulins», encaissée de plus de quarante mètres. Pourquoi le menhir n’a-t-il pas été élevé sur la rupture de pente qui jalonne la bordure du massif granitique ? Un autre exemple est celui du menhir de Saint-Gonvarc’h (Mez Menhir), situé, d’après nos levers géologiques, sur le granite de Ploudalmézeau, à quelques centaines de mètres au nord du granite rose. Toutefois, contrairement aux deux premiers exemples, les dénivelés sont ici pratiquement insensibles entre les deux granites.

En un mot, l’étude géologique précise d’une région apporte des arguments irréfutables pour le transport des menhirs à des distances parfois relativement importantes des sites d’extraction : les mégalithes peuvent ne refléter qu’imparfaitement le sous-sol local. Elle prouve que les bâtisseurs de cette lointaine époque, s’ils s’inspiraient de la Nature, savaient déjà parfaitement la dépasser, voire la transcender... Dans notre prochain article, nous retrouverons, encore plus exacerbé, le même problème pour les stèles de l’Âge du Fer, mais ici les masses à transporter étaient très nettement inférieures.

Louis CHAURIS

Cet article a été publié dans le Progrès-Courrier du 5 août 1995

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