Cet article a été publié dans le Progrès-Courrier du 15 juillet 1995. > Sommaire

Autorisation de publication sur internet accordée à la Mairie de Lanildut en juillet 2002
par l'auteur, M. Louis CHAURIS et par le Directeur du Progrès-Courrier, M. Paul FÉREC .
Texte intégral. Tous droits réservés.
Mise en ligne : Cercle d'histoire locale de Lanildut

LA SAGA DES GRANITES DE L'ABER-ILDUT

par Louis CHAURIS

II - CARRIÈRES À L’ABANDON


Aujourd’hui, le beau granite rose de l’Aber-Ildut est délaissé... Son exploitation, naguère si active, a pratiquement cessé quelques années après la Seconde Guerre mondiale. Les sites d’extraction abandonnés sont toutefois encore discernables, en particulier au bord de la mer, par suite des singulières modifications anthropiques de l’environnement. Ici, les accumulations de déblais témoignent de l’exigence de la qualité; là, les fronts de taille en gradin et les platiers arasés, du recul de la falaise; ailleurs, les restes d’une forge, de l’impérieuse nécessité de réparer sans cesse les outils des carriers; en plusieurs points, les vestiges des quais d’embarquement, du transport des pierres par voie d’eau... [Ce dernier aspect sera envisagé dans un article ultérieur].

Localisation des carrières [la dimension des symboles suggère leur importance relative].

1 - Granite porphyroïde rose
2 - Granite porphyroïde blanc
3 - Granite grossier type Ségal
4 - Leucogranite à grain fin type Plouarzel


SUR LES RIVAGES DE L’OCÉAN

Les anciens sites d’extraction du granite rose s’échelonnent le long de la côte, sur plus de deux kilomètres entre l’embouchure de l’Aber-Ildut et les environs de Melon. Vers le nord, aux approches de la zone faillée de Porspoder, la qualité de la pierre diminue et les exploitations importantes disparaissent. L’imposante carrière du Cléguer [bien dénommée ! en breton, “Cléguer” ou mieux dit “Kleguer” signifie “masse rocheuse”] se signale de loin par un gigantesque parallélépipède granitique épargné par suite de l’arrêt de l’exploitation. Le paysage primitif a été ici complètement transformé. Les extractions avaient lieu à la fois sur l’estran - la zone interne de la carrière est envahie à marée haute et en partie ensablée - et également au-dessus. Les amoncellements de gros blocs aux abords du site prouvent éloquemment l’intransigeance sur la qualité : tout élément offrant le moindre défaut était immédiatement “rebuté”... En avançant vers le sud, on observe successivement la grande carrière de Stolvarc’h, ouverte à la fois sur l’estran - avec formation de mares artificielles - et un peu au-dessus; la carrière d’importance moyenne, située à l’WNW du Roz, avec son platier anthropique faiblement incliné en relation avec l’avancement de l’abattage par recul de la falaise, elle-même couronnée par les débris de taille du granite; plus encore vers le sud,sur l’estran, de petites extractions au droit de l’ancienne batterie et à l’ouest du feu marquant l’entrée de l’Aber.

Amoncellement de blocs rebutés lors de l’exploitation du granite rose au Cléguer.


Vue partielle de la carrière abandonnée du Cléguer, dans le granite rose. L’énorme masse aux formes parallélépipédiques épargnée par l’arrêt de l’exploitation suggère l’importance du volume des pierres extraites.


Autre zone de la carrière de Cléguer, ici ouverte sur l’estran et envahie par la mer à marée haute.


A L’ILE MELON

L’îlot qui protège le petit port de Melon des houles atlantiques est accessible à marée basse. Il était naguère l’un des principaux sites d’extraction du granite de l’Aber-Ildut. Sur sa face occidentale, face au large, le granite était exploité sur l’estran et dans la falaise; le système des diaclases, ici particulièrement bien visibles, guidait l’avancement des travaux. Sur sa face occidentale, abritée, l’îlot était l’objet d’une gigantesque exploitation qui, peu à peu, a “grignoté” toute sa partie nord-est. Les fronts de taille le long desquels s’est arrêtée l’extraction sont constituées par des diaclases subverticales. De superbes blocs, en cours de débitage, gisent sur le sol, abandonnés. Tout se passe comme si l’exploitation, brusquement interrompue, n’avait pas eu la possibilité de commercialiser son ultime production...

La grande carrière de la partie orientale de l’île Melon laisse voir de superbes blocs de granite rose, abandonnés lors de l’arrêt des travaux...

Ancienne carrière sur la face occidentale de l’île Melon. Les diaclases facilitaient l’obtention de blocs énormes. Les traces des trous pour les coins sont localement encore visibles


PRÈS DES RIVES DE L’ABER

Dans ses célèbres “Voyages en France”, Ardouin-Dumazet avait déjà noté, voici près d’un siècle “les berges de granit... entaillées de carrières...”. Quatre anciennes carrières de faible à moyenne importance, ont été reconnues sur la rive septentrionale de la ria, entre le château de Bel-Air et l’église de Lanildut. En fait, ici, les grandes exploitations étaient ouvertes plus à l’ouest. Au nord de l’actuel virage de la D 27, au pied de la chapelle Saint-Gildas, une exploitation était située au fond du port, au débouché du ruisseau du Tromeur (naguère appelé Traon Meur); ultérieurement, le site a été complètement réaménagé et sa destination première n’apparaît plus nettement. Ces transformations avaient été effectuées par l’entreprise Omnès qui avait acheté, en 1894, l’anse de Saint-Gildas aux Domaines. L’anse remblayée permettait à l’entreprise de travailler à son aise les blocs de granite extraits de la carrière de Tromeur, ouverte à moins de 400 mètres de l’Aber, au fond d’un pittoresque vallon très encaissé. Tromeur était l’un des sites majeurs d’exploitation du granite de Laber, avec ses deux niveaux : le niveau inférieur, aujourd’hui noyé, d’une douzaine de mètres de profondeur; le niveau supérieur avec un front de taille d’une vingtaine de mètres, aux impressionnantes parois verticales, partiellement masquées au regard par la végétation.

Plusieurs carrières étaient ouvertes également sur la rive méridionale de l’Aber-Ildut, parfois au-dessous du niveau des hautes mers. Un petit îlot, situé dans l’Aber lui-même, a été également exploité. Toutefois, ici, les extractions se concentraient principalement dans la carrière ouverte au nord-ouest de Kervéatous (dite “carrière Martin”, où l’on note encore, au milieu de la végétation qui reprend ses droits, de beaux blocs laissés sur place...) et surtout dans la carrière de Kerglonou, dite “le grand chantier”, appartenant à l’entreprise Corre. Le front de taille, encore partiellement visible malgré la végétation, s’étend sur une centaine de mètres de long. La poursuite des extractions avait, peu à peu, fait reculer le versant de la vallée, ainsi que le montre nettement l’examen de l’ancien plan-directeur au 1/10000è. En avant du front de taille, un amas rocheux épargné par les travaux, témoigne aussi du recul de l’ancienne falaise.


DANS LES TERRES

Les zones de plus forte densité des carrières dans le granite rose de l’Aber-Ildut sont situées au bord de la mer (océan et rives de l’Aber) pour des raisons évidentes de facilités d’extraction et de transport. Toutefois, plusieurs exploitations étaient également ouvertes à l’intérieur des terres; elles sont aujourd’hui de reconnaissance beaucoup plus difficile, par suite de leur envahissement par la végétation. Parmi bien d’autres, signalons ici la carrière située sur la butte 31, un peu au sud du “Grand Chantier”; la carrière de Ruludu, à l’est du Cléguer; les carrières du sud de Plouguin vers l’extrémité nord-est du massif à Kernaveno et à Balaren (exploitées par l’entreprise Omnès)..., de Froudon (Frouden ?) en Brélès... En fait de nombreuses exploitations ont très certainement eu lieu à l’intérieur des terres aux dépens d’innombrables boules qui jonchaient le sol (et qui affleurent encore en dépit des déroctages récents). Une tentative de remise en exploitation (pour les monuments funéraires) a eu lieu en 1983 dans l’ancienne carrière de Calès, un peu au nord de la chapelle Saint-Ourzal en Porspoder, par l’entreprise de marbrerie Salaun à Cléder; malheureusement, la fréquence des “crapauds” a conduit à la fermeture du chantier au bout de quelques mois... La carrière de granulats de l’entreprise Cabon, à Kergonan, en Ploudalmézeau, qui exploite une leucogranite et des filons de microgranite, extrait aussi quelques gros blocs de granite rose qui, inutilisables pour l’obtention des gravillons, sont uniquement employés pour les enrochements littoraux - triste fin pour une si belle pierre...


MODALITÉ DE L’EXPLOITATION

Le “Répertoire des carrières de pierre de taille exploitées [en France] en 1889” (édité par la librairie polytechnique Baudry et Cie, à Paris, en 1890) est un ouvrage fondamental, apparemment peu connu aujourd’hui. Il fournit une précieuse documentation sur la localisation des carrières, le nom des exploitants, le mode d’extraction, les qualités de la roche, le prix de revient du m3, quelques exemples d’utilisation... parmi les exploitants de cette période, citons - outre Omnès et Corre déjà nommés - Collet et Prat. le prix courant du m3 sur carrière était alors, selon les cas, de 25 à 50 f. La pierre était commercialisée sous l’appellation de “granit de Laber”.

Les méthodes d’exploitation sont demeurées longtemps artisanales à l’Aber-Ildut. Elles n’avaient guère encore changées au début du XXème siècle, ainsi que nous le précise Toscer dans “Le Finistère pittoresque”. “Pour l’exploitation du granite, on se sert rarement d’explosifs. Après avoir déterminé les dimensions du bloc à extraire, le carrier y fait en ligne droite une série d’entailles en suivant, autant que possible, le sens du filon. Ces entailles, peu espacées entre elles, sont profondes de 10 à 15 centimètres environ. Des coins de fer, introduits à coups de masse, détachent les blocs sans les détériorer, ce qui arrive le plus souvent avec la mine, qu’on n’emploie qu’en cas de nécessité absolue.” Comme l’écrit Brousmiche (1829-1831), l’exploitation des carrières se faisait “avec soin et intelligence”. Et Riou (1871) de préciser : “La barre à mine, le coin et le marteau” détachaient “des blocs superbes” et sculptaient “des gradins qui font songer aux anciennes arènes”...

Selon Fournis (1927) [dans son article sur “Les richesses du sous-sol finistérien” paru dans le Consortium breton], c’est seulement après la Première Guerre mondiale que “les carrières du grand chantier de Lanildut ont été aménagées pour être exploitées industriellement... Des foreuses [permirent] l’extraction plus facile de la pierre et [économisèrent] la main d’œuvre, des grues à moteur montées sur rail [facilitèrent] le transbordement des... blocs. Un vaste hangar [abrita] les tailleurs de granit qui, grâce à un rail aérien [manipulèrent] avec aisance les plus lourdes pierres”. A Tromeur, une machine à vapeur épuisait l’eau de la partie inférieure de la carrière. Un chemin de fer “Decauville” avait même été installé localement.

Ruines de l’ancienne forge de la carrière de l’entreprise Corre à Kerglonou.


L’entretien des outils utilisés par les carriers nécessitait une certaine infrastructure et en particulier la présence de forges. A proximité de la carrière de Tromeur (entreprise Omnès), la forge, encore bien conservée, comprenait une cheminée à chaque extrémité et employait deux forgerons. A Kerglonou, devant la carrière de l’entreprise Corre, la forge, qui servait aussi d’habitation, se dressait, ruiniforme, à proximité du terre-plein, un peu en retrait de la rivière; un reste de rail est encore visible au pied de la bâtisse. Dans la carrière de l’entreprise Martin, au nord-ouest de Kervéatous, le bâtiment, aujourd’hui en ruines, abritait uniquement une forge, sans habitation.

Ruines de la forge de la “carrière Martin” près de Kervéatous.


MODES DE PROPRIÉTÉ...

Au début du siècle, selon Vallaux (1905), les carrières de l’Aber, à l’exception d’une seule, n’étaient pas des propriétés particulières. Situées au bord de la mer, elles étaient sous la dépendance du domaine maritime de l’Etat et étaient exploitées “au moyen de concessions temporaires”. Les archives départementales du Finistère (ADF 8S 10) conservent un document en date de 1829 nous apprenant la convocation du conseil municipal de Lampaul-Plouarzel en vue de délibérer sur l’établissement d’un droit de carrière, au profit de la commune, pour l’extraction de pierres qui se fait le long des côtes qui la bordent”. [Il s’agit ici d’un des des faciès plus méridionaux du pluton de l’Aber-Ildut et non du granite rose].

En 1889, G. Corre avait demandé l’autorisation de déposer sur la grève les déblais de la carrière qu’il exploitait sur la rive gauche de l’Aber, au lieu-dit Kerglonou (ADF, sous-série 4S 81). Les différentes administrations concernées par ces dépôts - qui n’étaient pas de nature à nuire à la navigation et à la pêche - ne voyaient aucun inconvénient à cette requête. Aussi l’autorisation était-elle accordée sous réserve que les dépôts ainsi faits, arasés à 0,50 m au-dessus du niveau des plus hautes mers, ne devraient en aucun cas être utilisés par le permissionnaire pour les besoins de son industrie et que le terre-plein resterait affecté à l’usage public. G. Corre avait d’ailleurs spécifié que la Marine serait propriétaire du dit terre-plein conquis sur les berges de la rivière. Ainsi était résolu au mieux le difficile problème des déblais...

Les archives de la famille Omnès [nous sommes redevables à M. Omnès, petit-fils du grand entrepreneur, de nous avoir aimablement fourni de précieuses indications sur l’histoire de l’extraction du granite de Laber] conservent des documents relatifs à un bail en date du 29 septembre 1889, au profit de “Omnès et Poileu”, pour l’exploitation de l’île Melon, bail renouvelé en 1909. Ultérieurement, comme le précise Fournis (1927), les carrières sont devenues des propriétés particulières; à cette époque les principales carrières étaient “exploitées par MM. Corre et Omnès, gros entrepreneur de construction à Brest, et aussi par M. Martin, maître-carrier du pays.” la carrière de Calès - réouverte comme nous l’avons indiqué plus haut en 1983, par la marbrerie Salaun de Cléder - était louée à l’exploitant par Mme Rosalie L’Héostic, propriétaire du site.


ARRÊT DES EXPLOITATIONS

La date d’arrêt des extractions de granite rose de l’Aber-Ildut est assez difficile à fixer. D’après notre enquête, il semble bien que la Seconde Guerre mondiale ait porté un coup fatal aux entreprises. Toutefois, certaines carrières avaient déjà interrompu leur activité avant le conflit (cas de Melon, semble-t-il); le contremaître de la carrière de Melon était alors venu travailler à Tromeur. Cette dernière carrière arrêtée en 1939, a connu une certaine reprise d’activité, sous location, après la guerre. La carrière “Martin” a encore travaillé après la dernière guerre. Ainsi que nous venons de le voir, la reprise de la carrière de Calès, voici une douzaine d’années, est restée sans lendemain...


CARRIÈRES DANS LES AUTRES GRANITES DU PLUTON

Nous avons indiqué dans notre premier article la présence au sud du granite rose de Laber, d’autres granites moins prestigieux, mais pourtant dignes d’intérêt; ces différents granites ont fait également l’objet d’extractions, en particulier au bord de la mer. C’est ce que notait déjà le “supplément au dictionnaire d’Ogée” en 1843 : “La côte de Plouarzel présente plusieurs variétés de granit qui sont toutes exploitées sur divers points”. C’est le cas du granite porphyroïde “blanc” (entre le sud de l’embouchure de l’Aber-Ildut et le nord de Porspaul); du granite grossier à deux micas, en particulier à l’île Ségal où les extractions sur l’estran étaient naguère très importantes. Le leucogranite de Plouarzel a surtout été exploité à l’intérieur des terres. Le granite porphyroïde blanc a été également extrait à Traon Yvern au sud-est de Plouguin. Enfin, différents filons granitiques à grain fin ont été recherchés pour des besoins locaux (en particulier une aplite très singulière à nodules de tourmaline). Les exploitations de ces divers faciès granitiques sont souvent fort anciennes et pour partie antérieures à celles du granite rose. Ces roches affleurent en effet sous forme de masses moins volumineuses que le granite de Laber et offrent en outre un façonnement plus aisé. Par ailleurs, le leucogranite de Plouarzel est susceptible d’une taille fine que ne permettent guère les autres venues du pluton. [Le leucogranite de Ploudalmézeau, particulièrement recherché pour l’obtention des moellons, n’est pas examiné ici].

Louis CHAURIS

Cet article a été publié dans le Progrès-Courrier du 15 juillet 1995

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