Cet article a été publié dans le Progrès-Courrier du 8 juillet 1995. > Sommaire

Autorisation de publication sur internet accordée à la Mairie de Lanildut en juillet 2002
par l'auteur, M. Louis CHAURIS et par le Directeur du Progrès-Courrier, M. Paul FÉREC .
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Mise en ligne : Cercle d'histoire locale de Lanildut

LA SAGA DES GRANITES DE L'ABER-ILDUT

par Louis CHAURIS


Les pierres de qualité architecturale, voire ornementale, abondent dans le département du Finistère. A la suite du célèbre Kersanton (qui n'est pas un granite !), il suffit d'égrener la litanie des variétés aux multiples nuances de teinte et de grain des granitoïdes de cette contrée - les gris clair à légère tendance bleutée de Cléder et de Trégunc; le gris à grain fin de l'île de Batz; le rose de l'île Callot en baie de Morlaix; le blanc moucheté de tourmaline noire de Sainte-Catherine en Mespaul; le blanc gris et le bleuté du Huelgoat; et les innombrables diversités dans les blancs des leucogranites de Cornouaille (Locronan, Quimper, Scaër...), sans oublier la chaude tonalité jaunâtre, presque blonde, du microgranite de Logonna, et aussi le gris-noirâtre des diorites de Plounévez-Lochrist et le bleu-noir des diorites de Ploudaniel... bien d'autres encore - pour constater la richesse vraiment extraordinaire de la palette offerte par notre sous-sol !

Mais, à notre sens, les surclassant tous, le granite à gros feldspaths roses de l'Aber-Ildut dans le Bas-Léon - naguère connu sous le nom de "granit de Laber" - occupe une place à part. C'est à cette roche exceptionnelle [et aux verrues moins connues qui appartiennent aussi au même massif] que nous nous proposons de consacrer une série d'articles, mieux une "saga" ! Après la présentation succincte, en préambule, des grandes lignes de la géologie de ce massif assez complexe, seront examinées ses nombreuses carrières et les modalités de leur exploitation. L'emploi du granite rose dans les mégalithes (dolmens et surtout menhirs), puis, avec les autres variétés du massif,dans les stèles de l'Age du fer à l'époque gauloise... soulignera l'attention déjà portée à ces roches dans un lointain passé. L'extraction du socle de l'obélisque de Louqsor, place de la Concorde à Paris, sera pour le "granit de Laber" l'occasion d'acquérir une célébrité nationale... qui deviendra internationale avec son exploitation jusqu'en Angleterre pour les quais de la Tamise à Londres... seront alors évoqués les étonnants quais de chargement de la pierre et de son transport par voie d'eau. Puis viendront les résultats de nos investigations sur les innombrables utilisations des granites du massif de l'Aber-Ildut dans les édifices religieux, les travaux maritimes et les infrastructures ferroviaires, l'art funéraire, sans oublier l'habitat, des châteaux aux simples demeures... Toutefois, dans cette série d'articles, l'emploi de ces granites dans les constructions militaires édifiées pour la défense proche et éloignée du port de Brest, ne sera pas envisagé : ce très vaste sujet fera, ultérieurement, l'objet d'un "cycle" spécial. Ainsi sera peu à peu présenté l'histoire - la saga - ce ces belles roches du Bas-Léon qu'on ne peut que regretter de voir - avec l'abandon des extractions - tomber dans un oubli totalement injustifié...

I - UN ÉTRANGE PLUTON GRANITIQUE


Les géologues ont pris l'habitude, depuis longtemps déjà, de qualifier de "pluton" les intrusions rocheuses formées dans les profondeurs de l'écorce terrestre pour évoquer leur origine par un terme emprunté à la mythologie. Plus savante encore est l'appellation, forgée à partir du grec, "batholite" qui indique qu'il s'agit de roches (lithos) de provenance profonde (bathus)... Aussi étrange que ce fait puisse paraître à première vue, les plutons granitiques - puisque c'est d'eux qu'il s'agit ici - possèdent, comme les êtres vivants, leur anatomie et leur évolution, soumises à des lois précises, mais où le temps se mesure en millions d'années... A ce sujet, le pluton de l'Aber-Ildut s'avère particulièrement intéressant par les modalités de sa genèse, entraînant le développement de plusieurs variétés dont chacune a eu, par suite de ses qualités différentes, des utilisations spécifiques.


IL Y A 300 MILLIONS D'ANNÉES...

L'illustre géologue lillois Charles Barrois - que nous avons déjà eu l'occasion de citer dans nos articles - semble bien être le premier à avoir établi que le long des côtes septentrionales du Massif armoricain s'échelonnait une succession de massifs granitiques de teinte rose à rougeâtre - qu'il avait dénommée "la traînée monolifore des granites rouges"; les comparant aux perles d'un collier ("monolis"). C'est ici qu'appartiennent, outre le pluton de l'Aber-Ildut, ceux de Carantec (île Callot), de Ploumanac'h (le célèbre granite de la Clarté), de Flamanville et de Barfleur dans le Cotentin. La mise en place des trois premiers a été fixée à environ 300 millions d'années : ils se situent parmi les granites les plus jeunes de France ! [Pour fixer les idées, rappelons que les plus anciennes roches actuellement connues dans notre pays (dans le Trégor) ont environ 2 milliards d'année et la terre elle-même 4,6 milliards d'années...].

Comment s'est mis en place le pluton de l'Aber-Ildut ? Le fait essentiel paraît bien être l'existence d'une grand zone de faiblesse dans l'écorce terrestre, orientée WSW-ENE, aux environs de Porspoder. [Cet accident majeur se poursuit sous les eaux entre l'archipel de Molène et Ouessant et c'est lui qui rend compte du passage du Fromveur]. C'est vraisemblablement à la faveur de cette faille que le magma granitique a commencé à monter, mais, au lieu de s'étendre régulièrement de part et d'autre, il s'est uniquement avancé vers le sud, formant une grosse loupe. A la faveur de cette progression, des modifications importantes se sont produites : le granite à gros feldspaths roses - ou granite de l'Aber-Ildut au sens strict, constituant la masse principale du pluton - passe vers le sud à un granite à gros feldspaths blancs, mais toutefois de dimension inférieure; à son tour, cette roche fait place à un granite à grain grossier, blanc gris, à deux micas, bien exposés à l'île Ségal; enfin, à l'extrême sud du pluton apparaît un granite à grain fin, très clair, à mica blanc seul, constellé de baguettes noirâtres de tourmaline (ou leucogranite de Plouarzel). Le long de sa bordure nord, dans la zone de faille, le granite rose est plus ou moins intensément écrasé (les géologues parlent alors de mylonites). A la faveur de cette même zone de faiblesse s'est mis en place, encore plus tard, vers 290 millions d'années, un autre granite de teinte claire, à deux micas, dit leucogranite de Ploudalmézeau, également déversé vers le sud, comme le granite rose qu'il recoupe. D'assez nombreux filons de granite à grains fin, souvent riches en tourmaline, traversent le granite rose en divers points.
Ces précisions - un peu techniques sans doute - étaient toutefois indispensables, d'une part pour appréhender logiquement l'anatomie et l'évolution du pluton, d'autre part pour en présenter les différents faciès dont nous verrons ultérieurement les utilisations. La carte simplifiée et la coupe interprétative du pluton résument, mieux qu'un long texte, notre manière de voir.

Esquisse simplifiée du pluton granitique de l'Aber-Ildut.

1 - Granite porphyroïde rose (Aber-Ildut au sens strict)
2 - Granite porphyroïde blanc
3 - Granite grossier à deux micas type Ségal
4 - Leucogranite à tourmaline de Plouarzel
5 - Leucogranite de Ploudalmézeau
6 - Zone faillée de Pospoder
7 - Terrains antérieurs au pluton (les nombreux filons n'ont pas été figurés).


Coupe semi-schématique interprétative du pluton de l'Aber-Ildut en grosse loupe déversée vers le sud.

1 - Granite porphyroïde rose
2 - Granite porphyroïde blanc
3 - Granite de Ségal
4 - Leucogranite de Plouarzel
5 - Leucogranite de Ploudalmézeau
6 - Zone faillée de Porspoder
7 - Terrains antérieurs au pluton. Trait discontinu horizontal : niveau actuel de l'érosion.


LE GRANITE ROSE DE LABER

C'est, de loin, le faciès le plus étendu du pluton et, en même temps, celui qui en a fait la célébrité. Nous allons en présenter succinctement les caractères principaux qui permettent de le reconnaître immédiatement sur ses affleurements et dans ses emplois les plus divers. En fait, le granite de l'Aber-Ildut au sens strict se distingue, dès l'abord, de tous les autres granites bretons par l'abondance de ses feldspaths roses (potassiques), trapus, pluricentimétriques (jusqu'à 4-5 centimètres parfois) - qui lui confèrent un net cachet porphyroïde - dans un fond à grain moyen où l'on distingue un second feldspath (calco-sodique), blanchâtre, le quartz gris "gros sel" et les innombrables paillettes du mica biotite à vif éclat noirâtre. Il rappelle un peu, par sa teinte, les beaux granites de Ploumanac'h, mais s'écarte à la fois du faciès de La Clarté (plus rouge et non porphyroïde) et du faciès dit des Traouiéros (très porphyroïde, rougeâtre, avec en outre, présence d'un feldspath calco-sodique verdâtre). Les gros feldspaths roses du granite de l'Aber sont singulièrement résistants à l'altération : aussi apparaissent-ils souvent en relief - comme nous le constaterons ultérieurement - sur les monuments mégalithiques pluri-millénaires... parfois, ces gros feldspaths colorés ont tendance à se rassembler, renforçant alors la teinte de la roche.

Granite de Laber, caractérisé par l'abondance et la forte dimension de ses feldspaths roses
(= faciès porphyroïde). Environs du Mazou en Porspoder.

Un autre trait de ce granite est la présence plus ou moins fréquente d'enclaves gris-noirâtre, oblongues, de l'ordre du décimètre ou plus, parfois grossièrement alignées, appelées "crapauds" par les anciens carriers. Ces enclaves, le plus souvent disséminées, s'accumulent parfois en véritables essaims (Le Mazou, côté ouest de l'île Melon...) et confèrent alors à la roche un surprenant effet poudinguiforme. Elles sont l'une des causes de l'abandon du granite de Laber - qu'elles déparent selon certains marbriers. Question de mode sans doute, puisque naguère de telles enclaves ne paraissaient guère gêner les utilisateurs... Quoiqu'il en soit, dans le cadre d'une éventuelle reprise des exploitations, l'un des objectifs sera de délimiter les secteurs du massif où elles demeurent sporadiques.

Essaim d'enclaves gris-noirâtre (= "crapauds") dans le granite rose de l'Aber-Ildut, près du Mazou.

DES BLOCS ÉNORMES

Aux affleurements, le granite rose de l'Aber-Ildut apparaît découpé par un système de cassures régulières, (les "diaclases" des géologues) qui tendent à isoler des éléments parallélépipédiques de forte dimension. Il ne fait aucun doute que cette fissuration naturelle, en débitant ainsi des blocs "pré-façonnés", a favorisé l'exploitation de la roche. L'espacement des diaclases et, en règle générale, l'absence de "fils" intermédiaires, offrait la possibilité d'extraire des monolithes, sans aucun défaut, pouvant atteindre, voire dépasser 10 mètres de longueur. Comme nous le verrons, ce point a été essentiel pour l'obtention des masses ayant servi au façonnement des menhirs... Peu à peu, sous l'action de l'érosion et selon le même processus que nous avons expliqué en détail dans notre étude sur le granite du Huelgoat (Courrier/Progrès du 27.03.93), s'élaboraient des boules gigantesques aux formes parfois quelque peu fantastiques qui, l'imagination aidant, ont reçu des des appellations inattendues (rocher du Crapaud à l'embouchure de l'Aber-Ildut).

Enorme rocher, aux formes étranges, sculpté par l'érosion dans
le granite porphyroïde de l'Aber-Ildut près du Cléguer.

Rocher du Crapaud, en granite rose, à l'embouchure de l'Aber-Ildut.

Aux possibilités d'extraire des masses imposantes, vient aussi s'ajouter tout un ensemble de facteurs favorables à l'exploitation : grande résistance à l'érosion, aspect superbe dû au contraste entre les gros feldspaths roses et le fond plus sombre, prise d'un excellent poli, aptitude à la taille malgré le gros grain du matériau.

Rappelons à ce sujet qu'à l'occasion de l'Exposition universelle de 1878, le Département du Finistère avait présenté le long du pavillon du ministère des Travaux publics "un bloc de granite de Laber, ayant une hauteur assise de 1,10 m et des dimensions transversales de 1,50 m sur 0,75 m, qui fait voir les différents genres de taille auxquels se prête cette pierre". A ces qualités intrinsèques sont venues s'adjoindre les facilités de transport à une époque où les acheminements par voie d'eau étaient seuls envisageables économiquement pour les matériaux pondéreux, grâce à la situation des affleurements en bordure de la mer et sur les rives maritimes de l'Aber-Ildut.


DES VOYAGEURS ENTHOUSIASTES

Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que les pionniers de la géologie du Finistère aient été séduits par la beauté du granite de Laber. L'une des premières descriptions de cette roche est due à Bigot de Morogues en 1809, dans le numéro 152 du "Journal des Mines". Ce précurseur des Sciences de la Terre signale l'abondance des "cristaux de feldspaths... de deux à quatre centimètres de diamètre... irrégulièrement disséminés dans la masse granitique dont ils font presque la moitié... La couleur noirâtre du mica sert à relever leur éclat...". Et il ajoute : "Ce superbe granite est d'une grande dureté et susceptible du plus beau poli; on le trouve sur le bord de la mer en très gros blocs détachés, ce qui permet de l'exploiter plus facilement...". Moins de 20 ans après, Puillon-Boblaye, en 1827, dans son célèbre "Essai sur la configuration et la constitution géologique de la Bretagne", publié dans le tome 15 des mémoires du Muséum de Paris, évoque à son tour "les beaux granites roses, à structure porphyroïde, de l'Aber-Ildut". Dans son commentaire de la carte géologique du Finistère, en 1844, E. de Fourcy, ingénieur au Corps royal des Mines, écrit que le granite de Laber réunit "aux avantages de la solidité, les agréments de la nuance". De leur côté, les voyageurs, non spécialistes de géologie, qui parcouraient naguère le Léon, ont eux aussi parlé du granite de Laber avec beaucoup d'éloges. Parmi eux, citons Brousmiche, E. Souvestre, A. Riou, B. Girard, Ardouin-Dumazet, C. Vallaux, L. Le Guennec, d'autres encore. Sous leur plume naissent des expressions telles que : "des blocs superbes", "de très beaux blocs", ou encore "magnifique granite rose" et même "un aspect de marbre rose de toute beauté"...

Louis CHAURIS

Cet article a été publié dans le Progrès-Courrier du 8 juillet 1995

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